La contre-lettre
Cette "contre-lettre" se présente à la fois comme un exercice de style et un mode de revendication axé sur la "participation" : "Le 1er août dernier, le Président de la république et le Premier ministre adressaient à la ministre de la Culture et de la Communication une lettre de mission, indiquant les grandes lignes (et nombre détails) sur ce qu’ils souhaitent voir mis en œuvre dans le domaine culturel. Outre sa forme, qui multiplie les injonctions, plusieurs éléments de cette missive apparaissent particulièrement discutables."
Le travail de réécriture consiste principalement à :
- atténuer le ton directif de la missive originale et à rajouter des formules de politesse (appel à une réflexion commune, horizontale, citoyenneté, républicanisme...)
- réaffirmer l'intérêt général et la diversité culturelle
- privilégier un principe de "continuité" de la politique culturelle, c'est-à-dire prendre en considération les acquis et reconnaître les résultats positifs des précédents gouvernements (paraîtrait que notre nouveau P. a tendance à faire croire qu'il fait tout tout seul)
- réaffirmer la valeur éducative de la culture, notamment par une action envers la jeunesse
- faire des propositions (en bleu dans la contre-lettre) : démocratie artistique, actions envers la jeunesse, insertion professionnelle des jeunes diplômés, limitation du partenariat public- privé dans le domaine de l'urbanisme, la mise en place rapide d’une licence globale ou de tout autre mécanisme similaire, permettant d’en finir avec la prétendue « piraterie »
- "Vous préparerez donc une révision de la loi DADVSI*, pour permettre à notre pays d’être en position pionnière en pour la défense des internautes" remplace : "A partir d'un bilan de la loi DADVSI, vous préparerez enfin les prochaines échéances législatives et communautaires. Notre pays doit être en position pionnière en Europe pour la défense des droits"
- mettre en perspective les objectifs par rapport à la situation concrète des artistes, notamment ceux du spectacle vivant. Par exemple, la nouvelle missive invite à prendre en compte les difficultés pour les petites structures à mettre en oeuvre des opérations de mécenat fortement encouragées par le gouvernement depuis la loi d'août 2004 : "Sans qu’ils se substituent aux financements publics, vous encouragerez le financement privé de la culture, en étendant encore d’avantage les avantages alloués en faveur du mécénat et des fondations, en favorisant l’extension du mécénat à la politique de sauvegarde du patrimoine, en sachant toutefois que seuls les grands établissements pourront trouver dans la recherche de mécènes un complément (toujours modeste) à leurs financements. A la tête de tous les établissements et administrations relevant de votre autorité, vous veillerez à associer des personnalités d’envergure du monde culturel et artistique à des gestionnaires confirmés, comme cela se fait déjà dans de très nombreuses structures."**
- modérer les moyens pour créer un centre de recherche et de collections permanentes dédié à l’histoire civile et militaire de la France
- réaffirmer une volonté d'ouverture à d'autres cultures que la culture française ; la signature française de la convention de l'UNESCO sur la diversité culturelle est par deux fois citée ; nécessité d'ouvrir des coopérations avec l'Europe et les pays du Sud
- supprimer l'allusion au Canada (et à la révision générale des politiques publiques), à la politique gouvernementale générale (supprimer des fonctionnaires) ou à la préconisation d'indicateurs de résultat. Le rejet de ces "indicateurs" renvoie au rejet de la terminologie "marketing" présente dans la missive originale : le correctif insiste par exemple sur la différence entre une "oeuvre" et un "produit". Pourtant, on pourrait s'instruire d'ouvrages comme "De la Culture en Amérique" de Frédéric Martel, où l'on comprend qu'il est possible d'avoir une politique culturelle sans ministère de la culture. Enfin, débat houleux.
Ces modifications sont plus que de "détails" et créent un nouveau contexte autour d'une phrase digne du Prince et que nous avons souvent entendue dans la bouche du présidentiable désormais élu : "pour que chaque euro dépensé soit un euro utile". Cette phrase, replacée dans un contexte plus participatif que hiérarchique, gouvernemental plus que présidentiel, est le reflet d'une politique socialiste avec des interventions rationnelles de l'Etat décentralisé. Qui sait, peut-être que certains électeurs du P. n'avaient entendu qu'une partie du message de campagne de leur P. ?! Je vous l'accorde, cet espoir est une révision de l'histoire d'une naïveté confondante.
En conclusion, côté gauche, la contre-lettre renvoie à la notion d'une "démocratie artistique" qui remplace celle de "démocratisation culturelle" lancée par Malraux, poursuivie par Lang mais par trop parasitée ces dernières années par des impératifs de mesure qui déplaisent aux créatifs. Côté droit on parle plutôt de démocratisation culturelle, même si la missive commence par en noter l'échec "parce qu'elle ne s'est appuyée ni sur l'école, ni sur les médias, et que la politique culturelle s'est davantage attachée à augmenter l'offre qu'à élargir les publics". Remarque : le côté gauche est d'accord avec ça, et approuve -ce dont témoigne la démarche même d'une contre-lettre- la nécessaire prise en compte des dernières mutations. je cite : la révolution numérique et la reconnaissance que les industries culturelles produisent de la valeur économique***.
Je vous avais, dans un lointain article, invité à relire Machiavel qu'on considère injustement comme un dictateur. On pourrait dire aussi qu'il concevait la politique comme un "work in progress". Dans une démocratie -et pourquoi pas artistique !-, avec un mode parlementaire qui multiplie les petits princes -et pourquoi pas via le web !-, ça donne des contre-lettres qui pourraient bien conduire à un grenelle de la culture.
* Rappel.
** Il sera sans doute plus difficile en effet de sortir des politiques publiques (dont l'aide est d'ailleurs déjà souvent misérable) pour une petite compagnie théâtrale qui débute ou un auteur de théâtre complètement isolé de la production, que pour le Louvre, la BNF, l'Opéra de Paris ou la Comédie Française (institutions qui font plus que grapiller le budget du Ministère). Certes, le Louvre-Lens a les moyens de mettre en oeuvre (et encore !) une recherche de sponsoring-mécénat, ce qui est plus difficile pour une compagnie qui salarie tout au mieux une moitié de chargée de prod'.
*** "L’environnement dans lequel s’inscrit la politique culturelle est par ailleurs en pleine transformation. La révolution numérique crée une possibilité d’accès quasi infini à certaines œuvres de l’esprit, tout en perturbant profondément l’économie de la création et de la diffusion dans de nombreux domaines. Et les industries culturelles sont de leur côté à l’origine d’une part croissante de la richesse et de l’emploi en même temps qu’elles pèsent, de manière trop souvent hégémonique, sur la notion même de culture, confondant les «œuvres» et les «produits», le projet artistique et l’impératif de rentabilité financière."
