Sous le volcan? Malcom Lowry? Guy Cassiers?Josse de Pauw !
Je ne suis pas allée voir "Sous le volcan" pour retrouver la dernière adaptation de Guy Cassiers d'un grand classique du XXème siècle (il s'attaquera à L'Homme sans qualité de Musil prochainement), ce must de la création flamande habitant le Tonneelhuis à Anvers. Je n'y suis pas allée pour lui, ni pour retrouver cette façon qu'il a de concrétiser un monde intérieur sur scène par l’emploi sophistiqué de la technologie visuelle. Je n'aime pas voir les metteurs en scène se répéter.
Je suis allée voir "Sous le volcan" pour retrouver Josse de Pauw, responsable de l'un de mes plus beaux souvenirs de théâtre avec L'âme des termites. Il jouait dans cette pièce qu'il avait écrite. Et il a adapté le roman "Sous le volcan" mis en scène par Guy Cassiers. C'était donc une bonne raison. Et je n'ai pas été déçue.
L'histoire se déroule pendant la journée des morts en 1938 à Mexico. C'est une période, juste avant la guerre, où tous les idéaux politiques se fissurent, les repères se perdent et le clash des cultures s'agrandit. Cette vision politique s'expérimente ici à travers les yeux d'un individu qui lui même s'effondre, Geoffrey, un consul, dont on ne saura d'ailleurs pas grand chose de l'utilité politique : c'est que cet homme est rongé par une guerre intérieure, dont on ne connait pas bien la cause, ce pourrait bien être le désespoir tout court, la finitude toute simple, la peur -l'unique, celle de la vie, celle de la mort- toute crue. Rongé, ou plutôt bu : Geoffrey est alcoolique. Le mot est si vulgaire à écrire, quand Josse de Pauw nous le fait vivre si poétiquement, avec une telle auto-suffisance qu'on en oublie la médiocrité de l'échec qui lui est définitivement accolé.
Tout s'organise alors autour de l'acteur : l'on peut bien comprendre le contexte de décrépitude politique, c'est Geoffrey qui nous intéresse, c'est lui qui va montrer comment on ne s'en sort pas, comment il est impossible de s'en sortir. Comment on perd son prochain, symbolisé ici par Yvonne, la femme de Goeffrey. Elle tente de faire revenir son mari dans le monde des vivants, mais il s'enivre de mezcal, s'engouffre sous le volcan...
Sa disparition ne serait pourtant qu'un accident, une erreur, une mauvaise lecture de l'histoire, si l'on se contentait là encore de dire que Geoffrey meurt-parce-qu'il-boit : l'individu est rattrapé par le cours de l'histoire, et il meurt parce qu'il s'est oublié, certes, mais d'autres, des nazis ont reconnu le juif derrière la boisson. Ce sont eux les assassins. Et à travers la décomposition d'un homme, nous assistons à la décomposition de la civilisation, avec cette menace terroriste omniprésente dans le spleen d'un consul, d'un mari.
L'ombre du politique cerne ce roman poétique. Un volcan menace.
La mise en scène de Guy Cassiers sublime le jeu de Josse de Pauw : un décor de paravents sur - ou plutôt "sous", c'est l'effet que cela fait-lesquelles sont projettées des vidéos : décor de Mexique, une rue, un jardin, une vue sur le volcan... l'intérieur d'une chambre, un café, touches symboliques qui font voyager le spectateur chargé de raccorder ces sensations visuelles au récit des acteurs. "Donner beaucoup d'images et d'éléments sensoriels, que le spectateur doit ensuite assembler d'une manière qui lui sera propre. Pour moi, c'est très important que le public ne soit pas seulement en position de voyeur mais qu'il partage les états d'âme des personnages sur scène" explique Guy Cassier.
Et c'est le cas : l'on entre progressivement dans la tête du consul, comme dans ce prologue où l'on n'entend d'abord qu'une voix, dont on comprend ensuite qu'elle est transmise en direct du personnage, assis, quasi-immobile, derrière les écrans. Ce sentiment d'être l'âme de Geoffrey ou d'Yvonne est renforcé par les micros collés à la bouche des acteurs, qui n'ont qu'à chuchoter leur texte. Jeu d'une intimité, d'une intériorité inégalée, un régal ! Autre procédé : les acteurs sont déchargés de tout geste "réel", comme boire effectivement un verre d'alcool pour Geoffrey. Ce verre est projeté sur un écran vidéo, nous permettant de nous concentrer, nous, public, sur l'aspect psychologique de ce geste : boire du mezcal quand on est alcoolique.
Mais tout cela n'est qu'une synthèse bien conceptuelle d'un spectacle que j'ai avant tout ressenti -salvateur effet de l'analyse qui est d'aplanir les hauteurs et les gouffres d'un vécu. Sur scène était visibles, incarnés, cet indicible échec de l'humain, cette attirance irrésistible vers le trou et la lave.





