mardi, novembre 03, 2009

Sous le volcan? Malcom Lowry? Guy Cassiers?Josse de Pauw !


Je ne suis pas allée voir "Sous le volcan" pour retrouver le roman de Malcom Lowry (1909-1957), ce livre culte que son auteur a remanié quinze ans durant, cette “Divine Comédie ivre“ plantée dans le décor de Quauhnahuac, au Mexique, au pied de deux volcans. A dire vrai, je ne connaissais ni l'auteur ni le chef-d'oeuvre. Je n'aime pas les adaptations théâtrales d'oeuvres que j'ai pratiquées, elles ont souvent un goût de "trop peu".

Je ne suis pas allée voir "Sous le volcan" pour retrouver la dernière adaptation de Guy Cassiers d'un grand classique du XXème siècle (il s'attaquera à L'Homme sans qualité de Musil prochainement), ce must de la création flamande habitant le Tonneelhuis à Anvers. Je n'y suis pas allée pour lui, ni pour retrouver cette façon qu'il a de concrétiser un monde intérieur sur scène par l’emploi sophistiqué de la technologie visuelle. Je n'aime pas voir les metteurs en scène se répéter.

Je suis allée voir "Sous le volcan" pour retrouver Josse de Pauw, responsable de l'un de mes plus beaux souvenirs de théâtre avec L'âme des termites. Il jouait dans cette pièce qu'il avait écrite. Et il a adapté le roman "Sous le volcan" mis en scène par Guy Cassiers. C'était donc une bonne raison. Et je n'ai pas été déçue.

L'histoire se déroule pendant la journée des morts en 1938 à Mexico. C'est une période, juste avant la guerre, où tous les idéaux politiques se fissurent, les repères se perdent et le clash des cultures s'agrandit. Cette vision politique s'expérimente ici à travers les yeux d'un individu qui lui même s'effondre, Geoffrey, un consul, dont on ne saura d'ailleurs pas grand chose de l'utilité politique : c'est que cet homme est rongé par une guerre intérieure, dont on ne connait pas bien la cause, ce pourrait bien être le désespoir tout court, la finitude toute simple, la peur -l'unique, celle de la vie, celle de la mort- toute crue. Rongé, ou plutôt bu : Geoffrey est alcoolique. Le mot est si vulgaire à écrire, quand Josse de Pauw nous le fait vivre si poétiquement, avec une telle auto-suffisance qu'on en oublie la médiocrité de l'échec qui lui est définitivement accolé.
Tout s'organise alors autour de l'acteur : l'on peut bien comprendre le contexte de décrépitude politique, c'est Geoffrey qui nous intéresse, c'est lui qui va montrer comment on ne s'en sort pas, comment il est impossible de s'en sortir. Comment on perd son prochain, symbolisé ici par Yvonne, la femme de Goeffrey. Elle tente de faire revenir son mari dans le monde des vivants, mais il s'enivre de mezcal, s'engouffre sous le volcan...
Sa disparition ne serait pourtant qu'un accident, une erreur, une mauvaise lecture de l'histoire, si l'on se contentait là encore de dire que Geoffrey meurt-parce-qu'il-boit : l'individu est rattrapé par le cours de l'histoire, et il meurt parce qu'il s'est oublié, certes, mais d'autres, des nazis ont reconnu le juif derrière la boisson. Ce sont eux les assassins. Et à travers la décomposition d'un homme, nous assistons à la décomposition de la civilisation, avec cette menace terroriste omniprésente dans le spleen d'un consul, d'un mari.
L'ombre du politique cerne ce roman poétique. Un volcan menace.

La mise en scène de Guy Cassiers sublime le jeu de Josse de Pauw : un décor de paravents sur - ou plutôt "sous", c'est l'effet que cela fait-lesquelles sont projettées des vidéos : décor de Mexique, une rue, un jardin, une vue sur le volcan... l'intérieur d'une chambre, un café, touches symboliques qui font voyager le spectateur chargé de raccorder ces sensations visuelles au récit des acteurs. "Donner beaucoup d'images et d'éléments sensoriels, que le spectateur doit ensuite assembler d'une manière qui lui sera propre. Pour moi, c'est très important que le public ne soit pas seulement en position de voyeur mais qu'il partage les états d'âme des personnages sur scène" explique Guy Cassier.
Et c'est le cas : l'on entre progressivement dans la tête du consul, comme dans ce prologue où l'on n'entend d'abord qu'une voix, dont on comprend ensuite qu'elle est transmise en direct du personnage, assis, quasi-immobile, derrière les écrans. Ce sentiment d'être l'âme de Geoffrey ou d'Yvonne est renforcé par les micros collés à la bouche des acteurs, qui n'ont qu'à chuchoter leur texte. Jeu d'une intimité, d'une intériorité inégalée, un régal ! Autre procédé : les acteurs sont déchargés de tout geste "réel", comme boire effectivement un verre d'alcool pour Geoffrey. Ce verre est projeté sur un écran vidéo, nous permettant de nous concentrer, nous, public, sur l'aspect psychologique de ce geste : boire du mezcal quand on est alcoolique.

Mais tout cela n'est qu'une synthèse bien conceptuelle d'un spectacle que j'ai avant tout ressenti -salvateur effet de l'analyse qui est d'aplanir les hauteurs et les gouffres d'un vécu. Sur scène était visibles, incarnés, cet indicible échec de l'humain, cette attirance irrésistible vers le trou et la lave.

mercredi, octobre 07, 2009

Le club des incorrigibles optimistes

"Avant, ça roulait. A la Libération, c'était parfait. Ensuite, les 2CV sont venues nous pourrir la vie et, depuis que Renault a inventé la Dauphine pour ces dames, c'est le bordel".
Le Club des incorrigibles optimistes, Jean-Michel Guenassia, p 170 (Albin Michel)

On va vous dire que c'est un portrait de la France au temps de la guerre d'Algérie, de mai 68 et de la guerre froide, ou encore que le roman est grand et gros (sic), un vrai pavé dans la rentrée littéraire (l'image est belle)... Pour moi, ce premier roman d'un jeune homme de la soixantaine dont la biographie exacte n'est pas encore googleisée (une vidéo quand même chez l'éditeur), est une leçon de philosophie et de littérature. Dans l'arrière salle d'un bistrot tenu par un auvergnat, se réfugie un drôle de club d'émigrés de l'est -russes, hongrois, polonais, roumains... tous victimes du totalitarisme communiste- pour jouer aux échecs, sous l'oeil de Sartre et Kessel. C'est bien une idée à la Sartre et une épopée à la Kessel... L'auteur dit humblement qu'ils ne les avaient pas lus lorsqu'il les a vus jouer ensemble aux échecs dans un café à Denfert-Rochereau, qu'il les avait reconnus parce que c'était des stars. A partir de cette rencontre furtive, cette image, Jean-Michel Guenassia rêve une fresque aux multiples destins, tous liés parce qu'ils ont trahi quelque chose ou quelqu'un.

vendredi, novembre 14, 2008

Perles d'emplois culturels


Cet article fait écho à "Lettres de non motivation" dans le site Moodbazaar qui évoque le travail de Julien Prévieux (cf. ce post)... Le marché de l'emploi donne en effet à réfléchir et la partie visible de l'iceberg (à savoir : les sites de recherche d'emploi) sont un bon reflet d'un domaine d'activité, de sa croissance ou de sa décrépitude: voici donc un top ten d'annonces recueillies ces derniers mois sur des sites spécialisés dans l'emploi dans le secteur culturel. Elles donnent une image (drôle ? sinistre ?) du marché de l'emploi du secteur : rémunérations souvent hypothétiques pour des demandes de compétences et d'investissement hallucinants ("donnez votre âme pour la culture !"), confusion des genres (les sites de castings sont très forts pour ça) , curieux mélange entre le "culturel" et le "divertissement" ou, plus intéressant, entre le "culturel" et "le militantisme"... parfois leur rédaction est tout simplement hilarante !

NB : Les annonces citées ne sont pas des fictions (fautes d'orthographe, contradictions et pléonasmes compris).


1. "casting voix off féminine, dynamique et souriante pour spots publicitaires, liners radio, également voix off films, téléfilms, publicités... envoyer CV avec photo indispensable + lettre de motivation à... aucune réponse par tel. "
>> photo indispensable et surtout pas de téléphone pour une voix !

2. "Théâtre Moderne recherche pour sa nouvelle création La voie du thé, un comédien physique issu de Lecoq, du mime, ou de toute autre discipline corporelle.
Les répétitions auront lieu ponctuellement de mi-novembre à mi-mars, puis nous partirons en résidence au Darpana Institute en Inde jusqu’à mi-avril ou août 2009. Ces répétitions ne seront pas rémunérées. Les représentations à partir de mai le seront en cachets, en fonction de la recette. Nous sommes à la recherche de financements privés et ces conditions peuvent changer par la suite.
Nous organiserons une audition début novembre. Si vous n’êtes pas disponible à cette période, vous pouvez tout de même répondre à cette annonce. Merci de le faire cependant après avoir visité notre site www.theatremoderne.com, qui vous donnera une idée de notre travail et du projet."
>> comédien virtuel s'abstenir ! (quoique, si vous n'êtes pas là pour l'audition on peut se débrouiller) et d'abord, nous sommes dans la modernité nous ! la preuve, nous cherchons des sous -d'ailleurs, si le comédien virtuel a un père riche...- , rêvons de l'Inde -on sait pas trop quand-, mais ce qui est sûr, c'est qu'on boira du thé !

3. "
Recherche customiseur payé au smic."
>> ça c'est de la culture : customiser des téléphones portables

4. "Recherche un professeur de piano, guitare, violoncelle, violon, chant, flûte traversière, accordéon, clarinette. Le professeur est engagé par contrat à durée indéterminée à temps partiel. Il assure l'apprentissage instrumental de son élève. Bonne présentation, expérience de l’enseignement, éclectisme et réelle motivation. 17 euros de l'heure."
>> euh... tout ça ? vache de conservatoire !

5. "Stage dans le milieu culturel. Formation supérieure, nous recherchons un stagiaire prêt à s’investir dans un stage qui lui donnera l’occasion de découvrir plusieurs facettes du métier de communication dans le domaine culturel. Autonomie, dynamisme, ouverture d’esprit, aisance relationnelle et réel sens commercial. Maîtrise des outils informatiques (Word, Excel, Powerpoint, suite Adobe, bases de données…). Anglais courant. Intérêt pour la culture essentiel. Convention de stage obligatoire. Rémunération : aucune."
>> alors j'ai bac +5, je suis bilingue, j'ai fait une école de graphisme en plus, et je bosse avec vous pour la gloire !

6. "Centre culturel sous la forme d'une association loi 1901 recherche son directeur. Mission : sous l’autorité absolue du président, élaboration et mise en œuvre du projet culturel sur le territoire selon les préconisations des schémas d’orientation musique et danse du ministère de la Culture. Profil : bonne connaissance des contraintes de la régie publique, expérience reconnue dans un poste similaire."
>> c'est bien un directeur que tu recherches ou une lavette ?!

7. "Club Med recherche animateur culturel. Vos compétences, sources d’instants inoubliables. Travailler au Club Med, c’est choisir de valoriser vos compétences professionnelles et personnelles. De progresser tous les jours dans votre métier, au contact d’équipes détentrices d’un savoir-faire unique, et de clients tout aussi exceptionnels. D’évoluer dans des cadres raffinés, avec des programmes de formation continue et de nombreuses opportunités de carrière. Personnifiez notre vision du luxe convivial, en permettant et partageant les bonheurs du monde. Salaire de départ : du SMIC à 1 750 € selon le poste et l’expérience, avantages en nature déduits (postes nourris et logés). "
>> j'ai toujours été étonnée que les sites spécialisés pour l'emploi culturel soient bombardés de demandes du Club Med. Les compétences évoquées sont les mêmes pour les animateurs d’enfants, techniciens son et/ou lumière, décorateurs, costumiers, chorégraphes, danseurs salsa, maîtres nageurs sauveteurs et aussi employés de plonge, chef restaurateur, commis pâtissier, assistant gouvernante, assistant économe etc.)

8. "homme soixantaine d'années recherche modèles féminin ou masculin pour posé en nue académique ou bodypainting remimunerations 20 euro de l heure merci de me faire parvenir vos mensurations"
>> un VRAI artiste et qui SAIT écrire

9. "Greenpeace est à la recherche d'une centaine de personnes pour poser nues sur un glacier des Alpes suisses. La séance photo est prévue les 18 et 19 août. Le lieu est tenu secret. Greenpeace a annoncé, mercredi, être à la recherche de quelques centaines de personnes pour poser nues sur un glacier des Alpes suisses. L'objectif est se sensibiliser le monde sur le réchauffement climatique. La séance photo est prévue les 18 et 19 août dans un lieu tenu secret. Connu pour ses photographies de foules nues mises en scène dans des lieux publics, Spencer Tunick s'est associé à l'organisation écologiste.
" L'installation symbolise la vulnérabilité des glaciers et la fragilité du corps humain ", précise Green Peace. Les photos doivent émouvoir la population et la motiver à agir contre les changements climatiques." Dans ses précédentes oeuvres, Spencer Tunick a photographié ses modèles devant la Biennale à Lyon (2005), sur un pont à Cleveland (Ohio) ou dans une station de métro à New York (2003). Environ 18.000 personnes ont posé en tenue d'Eve pour ce photographe américain sur la place Zocalo de Mexico en mai dernier."
>> youhou ! on s'éclate ! c'est pour l'art ! tous à poil ! (on aurait pu le faire aussi pour le rugby)

10. "Casting. Recherchons dans le cadre d'une société de service au particulier des femmes âgées de 18 à 30 ans disponible en soirée pour des missions d'hôtesse d'accompagnement simples. Votre rôle accompagner un chef d'entreprise lors d'un dîner, un cadre lors d'une négociation, jouer le rôle d'une épouse lors d'un dîner ou d'un déjeuner, sur une brève apparition ou lors d'un trajet, d'une visite... Vous savez vous habiller de façon élégante, sexy et avez des atouts de charme à n'en point douter. Rémunération : 15 euros net de l'heure. Attention ceci n'est pas de l'escort mais bien une mission d'hôtesse."
>> cette dernière phrase a toute son importance n'est-ce pas ?

De mal en pis d'Alex Robinson

Dernière lue : la BD d'Alex Robinson, "De mal en pis" / "Box office poison" *. 600 pages à dévorer aux éditions Rackham, pour un prix du meilleur premier album à Angoulême en 2005.
Le pitch, très bien fait ici.

Loin de tout le fatras autobiographique actuel de la BD * (déception à la lecture du dernier Trondheim, pas mieux chez Larcenet, et tous ces blogs publiés comme celui de Boulet me laissent de glace -marre de ces auteurs qui dessinent leur festival d'Angoulême : on s'en fout !!!), Alex Robinson évoque le monde de la BD d'une façon tout à fait inattendue, et dans une forme étonnante (qui évoque Chester Brown, le film noir américain ou encore Hicksville de Dylan Horrocks), à travers une galerie de personnages variés -et ponctuellement "interview-psychanalysés" par l'auteur dans des planches superbes et très drôles : Sherman le libraire aspirant romancier, Jane qui aspire aussi à une carrière d'auteur de bande dessinée, Stephen prof d'histoire au physique de Yeti, Stephen le beau gosse, Dorothy la rédactrice d'un journal branché un tout petit peu alcoolique et surtout au caractère de chien, Ed puceau-habitant-toujours-chez-ses-parents, qui lui aussi penche pour la BD et devient l'assistant de Savor Irving, une ancienne gloire de l'Âge d'or des comic books, et entame une croisade pour la réhabilitation de ce dernier, jadis floué par sa maison d'édition qui tire toujours les dividendes de ses créations... et tous les autres personnages : les chieurs des librairies (une fresque !), les rencontres d'un soir, les chiens, les fugueuses et même un assassin énigmatique dont on repère le visage inquiétant tout au long de la BD. C'est tellement riche !

J'ai beaucoup aimé l'approche très libre et très américaine de l'opposition entre les créateurs grands publics et les auteurs « indépendants » : comment dire, cette façon de le démontrer empiriquement, par le récit même et sans théoriser... tout à fait agréable pour le lecteur qui circule dans les idées sans qu'elles nous soient imposées. Alex Robinson nous parle de son environnement d'auteur sans que ce soit pesant, sans jugement à l'emporte-pièce... Il évoque en filigrane ce désir qu'ont tous les auteurs indépendants d'être célèbres et diffusés internationalement, désir de Satan qu'ils dissimulent sous prétexte de ne pas perdre leur âme. Irving et Ed sont très touchants sur cette thématique : Irving lance un procès à son ancienne maison d'édition mais ce qu'il recherche dans ce combat contre Goliath c'est tout simplement de... travailler de nouveau pour lui. Ed, le puceau timide qui conclut la BD sans qu'on s'y attende, lui aussi n'a qu'un but : dessiner ses héros.

Et puis aussi les idées de mise en page qui rendent le récit palpable, sensible -quel plaisir!- comme par exemple lors du baiser adultère de Sherman (p488) ou même la visite de l'appartement (p428). De vraies trouvailles aussi dans la monstration de l'écriture en cours, comme lorsque que Dorothy "écrit" son article sous nos yeux, ou encore Sherman son roman. Des références rigolotes et assumées au monde des guicks fans de Star wars (le personnage d'Irving est étonnant là-dessus). Une progression toujours généreuse et surprenante du récit, qui nous tient en haleine d'un bout à l'autre.

Ah vraiment, ne vous attardez pas sur les critiques bavardes qui font de cette BD une "BD d'initiation qui parle aux jeunes" ou "dans laquelle les personnages sont vos amis", l'écriture d'Alex Robinson n'est pas si naïve : lisez-le !!


*"Box office poison" est un titre beaucoup plus parlant et sa traduction française témoigne à mon sens de l'errance narcissique dans laquelle auteurs et critiques de BD sont actuellement : par exemple la couv' française nous met sur une fausse route en prenant Sherman pour centre psychologique du récit alors que justement le récit joue sur le croisement d'une multitude de personnages ; la traduction "De mal en pis" idem... On peut écrire un Shenzen autobiographique et sortir du délire narcissique pour nous donner une vision politique très contemporaine ; de mêmeon peut écrire un "Box office poison" et aborder toutes les étapes de la construction d'une BD : sa fabrication intime et son reflexe narcissique, comment elle est livrée à l'édition puis au public...


Alex Robinson, Rackham, 610 pages, noir et blanc, 30 euros.
ISBN 2 -87827-083- 5

jeudi, novembre 13, 2008

Je me joins à...

Eric Chevillard : "HO ! EST-IL DONC IMPOSSIBLE DANS CE PAYS D’ACQUÉRIR UN BONNET QUI ÉVITERAIT L’OTITE À MA FILLE DE SIX MOIS SANS POUR AUTANT L’AFFUBLER D’OREILLES DE CHIEN OU DE LAPIN ? HO ! INDUSTRIE TEXTILE, JE T’INTERPELLE, LÀ !"

Ses petits doigts qui grattent et grattent sur la page colorée de l'album de Sonia Pulido, les tiraillements discrètement sonores et salivaires de sa bouche sur la tétine-tototte, ses petons recroquevillés sous la plume d'un ongle sans angle, ses progrès immenses et dérisoires lorsque telle une fée elle attrape la cuillère magique d'un goûter de pommes, son éclat (est-ce un rire ?) victorieux face au miroir d'un doigt, ses caresses sensibles sur mes cheveux arasés de lectures phénoménologiques, son soupir satisfait et repu glissant dans les charmes du lit, ses étincelles d'yeux tout ronds sur les lignes qui ne disent qu'elle, sa patience étonnée qui pianote du pied sur l'écran, le tintillement joyeux de son cerveau agité par les découvertes du jour, ses joues roses comme le jardin que j'imagine pour m'endormir, ses mains filant l'air et le sommeil comme des danseuses, ses premières paroles en forme de bulles dégoulinantes et de chansons de choeurs d'oisillons, son sourire lisse et franc comme aucun adulte ne parviendrait à en lancer aux vivants, elle, elle, elle translucide et tonique comme une seconde peau...

jeudi, septembre 25, 2008

Lettre à celui qui est parti

Il se reconnaîtra, celui qui est parti, puisqu'il est encore là, sur la toile, à tisser un journal. Je ne suis pas arachnophobe, et pourtant, mon plafond en est plein. Je veux dire : de ces fils de ces débuts. Ces débuts qui n'en finissent pas. Ces fils qu'on tire un peu dans tous les sens, et puis qu'on laisse traîner dans la poussière, qu'on oublie.
Donc quand je lis, en général, je commence par le début : là dernièrement, j'ai commencé la lecture de "Pourfendeur de nuages", un roman de Russel Bank. Je peine car l'auteur ne cesse d'introduire l'introduction et... c'est long. Mais je fais confiance, car je connais l'auteur, j'ai lu "American darling" et "Sous le règne de Bone". Le premier est à ne surtout pas rater.
Le problème des débuts, c'est quand l'auteur est inconnu, anonyme, irrégulier. Comment continuer la lecture si le début ne nous accroche pas avec un peu de suspense, un peu d'émotion ou de bizarrerie, un peu de cul ou un peu de sang (c'est vrai que ça ça marche bien en ce moment). C'est le problème des débuts, et des débutants. C'est le problème des nouveaux, et des nouveautés. C'est le problème des intros, et des introduits. Franchement chapeau pour les succès au premier roman, ceux qui sont reconnus à leur première plume et diffusés nationalement, prix machin et prix truc, tiroir-caisse ouvert et refermé, dispendieux jusqu'au prochain succès (pas sûr), économe ensuite (peut-être). Mais bon, c'est pas lesuccès, vraiment, que recherche un écrivain (dira celui qui n'a pas de succès.Celui qui en a dira la même chose, mais avec un ton un peu différent, plus assuré sans doute...).
Enfin voilà, tout ça pour dire que c'est compliqué les débuts... qui n'en finissent pas. Un peu d'action que diable, un peu de rebondissement, un peu de théâtre. Un peu de ci, un peu de ça. Un peu. Ah et puis aussi : on ne devrait jamais lire un auteur qu'on connait intimement. C'est ton départ que je lis entre les lignes. C'est ta révolte, tes choix, ta femme. Faut dire que ta fiction a franchement le ton de l'autobiographie que diable, comment faire abstraction ? Demander au lecteur un peu d'imagination, pour pas juger son petit frère ou sa petite soeur écrivain. Vous avez déjà communiqué l'adresse de votre blog à votre mère par exemple ? Et quand vous écrivez, ça reste pareil ? Est-ce que les leçons de l'enfance ne refont pas surface ? Viennent s'introduire dans la création ? L'auto-censure, la peur du noir, le splash ? Bof. Compliqué tous ces romans à la première personne du singulier. Comment s'en dépétrer. Du journal. En partant ?
C'est peut-être là que tu vas, après tout, toi qui aimes les contraintes, je suis sûre que tu es assez tordu pour retomber sur tes pattes avec une idée pareille. Genre : La Modification de Michel Butor. C'est vrai qu'il y a du nouveau roman dans ton style. Les noms-initiales à la Sarraute. Les phrases brèves à la Robbe-Grillet. Les métamorphoses à la Kafka. Bon allez, je devrais pas, mais je donne le lien, après tout c'est publié, et ici, il y a la place pour faire la pub des auteurs vivants. Oui parce que c'est bien une pub quand même, malgré tout.
Une pub interrogative, une pub interactive. C'est ça aussi le jeu du blog, on risque toujours d'avoir des intrusions perverses dans ce qu'on croit raconter tout seul dans son coin. Faudrait en parler à François Bon, toujours à fond pour les expériences d'écriture. Il viendrait muter le journal de celui qui est parti, journal hybride d'un être qui attend peut-être la modification d'un autre...
Enfin on verra bien.
Je vais jusqu'à 200 pages et si Russel me tient, je continue, sinon, je passe à un autre...
Mais toi, je continue, c'est ça aussi les amis, même quand ils partent, on les colle ;-)

mardi, juin 17, 2008

Naissance de Gabrielle !

Même si ce blog est à l'abandon depuis plusieurs mois et qu'il n'a pas une vocation "intime", je ne résiste pas à vous faire part de la naissance de notre petite fille à Noël et moi : Gabrielle est née le 11 juin dernier, à 1h50. Elle pesait 3,060 kg, mesurait 49 cm, mais elle grandit déjà très vite ! La naissance a été tout simplement merveilleuse, et nous avons là un bébé zen, très curieux, qui nous comble de bonheur...

dimanche, février 10, 2008

Unter eis de Falk Richter

Rumeur excellente, critiques très favorables (Télérama), public au bord de la standing, je ne me suis pas ennuyée vendredi soir devant Unter eis écrit et mis en scène par Falk Richter au Théâtre du Nord. Le metteur en scène associé à la Schaubühne de Berlin (Thomas Ostermeyer l'a choisi comme artiste associé) (on y lit ici un extrait vidéo), interroge les fantasmes, phobies et angoisses des «consultants» en grande entreprise, ce nouveau maillon fort du pouvoir économique et de la mondialisation.
Des scènes excellentes parodiant le jargon de ces tartuffes dont la religion est la réussite économique à défaut de la réussite sociale ou tout simplement humaine : c'est là que le bât blesse, à l'image de ce mulet-consultant cinquantenaire qui ouvre la pièce et constate que sa vie est un échec, la charge trop lourde, les plaies béantes... Face à deux jeunes loups, il ne donne plus le change et est pris à son propre piège. Sous la glace montre en effet que les exécuteurs de la doctrine pure de l'économie et du management sont à la fois délinquants et victimes, comme les gourous d'une secte.
Ce qui m'a le plus intéressée dans Unter eis, c'est cette façon d'ironiser sur ceux qui prétendent tout résoudre, ou pour lesquels "tout devient possible" : rien d'autre qu'une nouvelle idéologie du bonheur qui, sous prétexte d'établir une politique cohérente, mûe par un sens prédéfini, nie tout simplement les valeurs humaines qui ne se laissent pas résoudre de manière cohérente. Cette cohérence systématique (Das system, c'est le titre de la série de pièces créées par Falk Richter sur la même thématique : pas mal d'infos -en français !-sur le site de l'auteur) reviendrait à déclarer la fin de pensée, et les idéologies sont bel et bien mortes !
Ceux qui prétendent nous procurer les recettes du bonheur à force de slogans ("travailler plus pour gagner plus") ou de guides ("comment réussir sa vie") sont des menteurs, des illusionnistes, des imposteurs... brillants, certes, comme ces trois comédiens sur le plateau qui, eux heureusement, parviennent à nous faire passer en plus l'ironie salvatrice. La référence consciente ou inconsciente à notre omni-président dans le discours de l'un des consultants a d'ailleurs suscité un remous dans le public, tout comme cette autre aux "cabinets indépendants d'audit pour mesurer l'efficacité des services publics". Enfin ici on peut en rire, et prendre un peu d'air par rapport au gavage quotidiens dont les media people ou non se font les savants relais...

Le titre ("sous la glace") fait référence à cet épisode de la pièce où un chat est jeté depuis une fenêtre dans les eaux gelées d’un canal : la bête coule, lentement, et meurt congelée. Cette scène est une métaphore du sort réservé à tous ceux que l’impératif de la performance économique à outrance relègue aux marges de la société : ceux qui ne veulent pas travailler plus pour gagner plus, ceux qui ne sont pas des gagnants, ceux qui ne se reconnaissent pas dans les valeurs d'un guide. L’image du gel y désigne les sentiments et les émotions que les consultants en entreprise refoulent sous leur apparence glaciale de «manager» efficace.

Je me souviens d'un ami consultant qui m'avait un jour parlé de son métier : il avait recueilli une ovation de l'équipe de direction de la boîte dans laquelle il intervenait grâce à un discours passionné qu'il avait conclu, rouge d'émotion, emporté par sa propre verve, par la formule : "il faut monitorer les process !" Ce discours était brillant, tout comme celui de ces acteurs parfaitement dirigés et encadrés par une mise en scène aux trouvailles parfois géniales, comme ce moment grandiose où l'un des consultants devient phoque et s'étale sur la table de réunion... Les sauts surréalistes dans ce spectacle-là marquent d'ironie et d'échec les discours clichés des consultants où la parole est simplement projetée face public... En revanche, dans les trainings et autres séminaires de management, les performances ne doivent pas risquer le burlesque sous peine de licenciement (c'est ce qui arrive dans la pièce à deux consultants qui interprètent une comédie musicale avec un peu trop de distance et d'ivresse...).
"Dans les premières scènes, j’ai simplement monté des citations, puis au fur et à mesure, j’ai introduit des décalages de plus en plus burlesques et surréalistes. Le jeu des comédiens suit cette évolution, glissant du réalisme à la comédie tragique, tout en montrant la contradiction entre le discours et le comportement, en laissant affleurer les émotions cachées... sous la glace." Falk Richter, d’après un entretien avec Gwenola David pour La Terrasse.
Ouf ! Ici, l'interprétation est d'un autre niveau : au-dessus de la glace. Les chorégraphies y adoptent la liberté gracieuse des patineuses, les idées y jaillissent telles des sources chaudes et les liens entre acteurs et spectateurs s'épanouissent solidaires et euphoriques...