Los hijos se han dormido
Leçon n°1 pour être un bon spectateur :
Pour parler d'un spectacle où l'on a un peu dormi,
faire un sort à la scène entrevue au début et à la fin.
Hier soir, Veronese adapte La Mouette au Théâtre du Nord dans le cadre du Next festival.
Et puis le gros bonhomme dort toujours, c'est l'oncle. Narcoleptique. On lui parle, un drame se joue même sous ses yeux (sa soeur revient avec son mec écrivain et humilie son fils, donc le neveu, publiquement -nous sommes toujours là, assistant au désastre- la copine du neveu se fait draguer par le beau père et finit par s'enfuir avec lui parce qu'il lui dit qu'elle est un joli petit oiseau braillard et aimant les cadavres -une mouette- du coup le neveu fait une TS, se rate, voit tout le monde partir, revenir deux ans après, son ex devenue folle-dingue après avoir été larguée et perdu son bébé et découvert qu'elle ne savait pas jouer au théâtre et que ça allait être dur d'être sur le devant de la scène ailleurs qu'en province et pour des cachets d'intermittente du spectacle ayant du mal à trouver ses heures, le neveu se réconcilie quand même avec sa mère, puis avec le beau-père mais tout ça finit super mal car il se suicide pour de vrai) et l'oncle dort toujours.
Et il dort royalement bien.
Moi aussi d'ailleurs à un moment je pique un petit somme: c'est la fin de la semaine, et j'ai un mal fou à rester éveillée au théâtre en ce moment.
Du coup, je m'interroge : Veronese, lecteur de la Mouette qui en plus du thème la joue vachement théâtre dans le théâtre ( le théâtre quand il parle de lui-même, de Shakespeare à La Mouette, plait beaucoup aux metteurs en scène et encore plus aux acteurs qui se trouvent intelligents car ils comprennent mieux que n'importe qui le double sens du truc et encore plus aux actrices car elles n'ont pas souvent de beaux rôles à jouer et ce genre de pièce leur donne en plus un air intelligent), Veronese l'argentin qui nous montre la fabrique du théâtre signifie-t-il au spectateur son propre rôle à travers ce personnage ensommeillé et dont la surcharge pondérale renvoie à un trop consommé ? L'oncle endormi et obèse nous signale-t-il que nous dormons alors qu'un drame se joue ? Cela est-il censé nous réveiller, nous indigner ?! Endormi, le spectateur est-il malade ou bienheureux ? Nous ne sommes pas loin d'une certaine analyse politique contemporaine (ce qui redonnerait par la négative un sens au théâtre) (mais là je vais trop loin).
Toute la folie des argentins s'exprime soudainement : dire le théâtre pour l'abolir ; montrer les ficelles comme des tic-tac d'un réveil qui nous plonge dans le sommeil éternel ; parler pour endormir ; faire du théâtre pour désengager.
Non.
Ca ne doit pas être ça qu'il a voulu dire.
J'ai mal compris.
Los espectatores se han dormido...

