samedi, avril 12, 2014

Mes petits bruits

Le grincement de la porte de la chambre de la belle qui dort, cheveux d'or, bouche de rose, bleuté des yeux fermée, haut les mains, étranglée par le doudou. Tous les soirs j'entrouve, je dois me glisser doucement dans l'entrebâillement, j'entends le petit bruit même de ne pas le produire.

Les gouttes dans le fond de la baignoire, pas tout le temps, pas chaque fois, seulement à la fin, mon corps debout très immobile, douche collée sur la gorge, yeux statiques entre nuit et jour, chien et loup, repos et guerre, l'eau coule le long de mon grand corps et s'écrase monotone, chute perdue et suicide d'égout.

Le saut, quand le soleil je salue, m'ancre dans le sol avant les asanas, asanas les avant sol le dans, salue je soleil le quand, saut le. Déjà sirsasana. Respire...

Les merles le matin, et le souvenir de mon père instantané. Tous les jours.

mardi, mars 25, 2014

Aneries et apophtegme

Aujourd’hui : j’ai caressé un âne et j’ai parlé à un écrivain. 

C’était la première fois qu’il n’y avait pas de grillage entre moi et un âne. (J'ai rencontré trois autres ânes dimanche dernier dans cette petite ville "citoyens vigilants" encore traversée par des touffes misérables de campagne, ils sont venus vers moi dans l'espoir d'obtenir une miette de mon biscuit que je me suis bien gardée de leur donner... leur poil n'était pas très beau ils avaient l'air d'avoir la gale ou quelque autre infection qui les rendait pouilleux et je me souviens de quelques crottes dans leurs yeux débiles, je suis restée, là, devant le grillage, sans trop rien faire, la prairie était de leur côté et moi de l'autre en mode quatrième mur, il y avait des champs derrière, du maïs qui viendrait). Avec cet âne, le contraire véritable. J'avais franchi le grillage. Obligée de le caresser, ma dette entre mes doigts car... il était sauvagement présent. Je craignais qu'il ne me donne un coup de tête: il est resté très noble. J'ai pu toucher son poil bien luisant: la douceur d'un duvet. J'ai vu de près cette raie de mulet si particulière qu'ils ont sur le dos, ce grand horizon noir qui leur vient des oreilles et leur donne l'air si intelligent, ils nous écoutent primitivement, reliés à la terre qu'ils sont pour en faire raisonner les sinistres plaies sur les sols libres des plaines où couraient les Przewalski lorsque nous n'étions pas nés. Je n'avais pas du tout remarqué ces raies sur les trois ânes lors de ma promenade dominicale ! Pas du tout ! (La dissemblance entre moi devant les trois ânes et moi avec l'âne est du même ordre qu'entre l'insulte en voiture et l'insulte projetée en face, , du visage, droit dans les yeux. Cette comparaison me vient parce que je suis régulièrement révoltée par les injures entre automobilistes. Je me force à sourire lorsqu'un quidam mal élevé tord sa queue de poisson devant le bouclier de verre qui ne protège pas mes yeux de son bras d'honneur, ce coup de tête des ânes que les ânes ne font pas. Le vulgaire de l'opinion, contre la franchise de l'étant réel.) Mon âne était fièrement Da, laissant les trois de la messe comme de flasques ombres inauthentiques surnageant dans la boue du On.

Et pendant ce temps que je caressais l'âne, un écrivain, un vrai, de ceux qui ont publié des livres chez POL, et pas un, huit, m'apprenait ce mot dont j'ai eu de la peine à me souvenir ce soir : apophtegme. 

Quel beau métier j'ai !

dimanche, décembre 30, 2012

Quand les sirènes se taisent de Maxence Van Der Meersch

 
Avant Mac Arthur Gleen, les Longues haies
Vous connaissez le centre commercial Mac Arthur Glen à Roubaix ? Les quatre grandes tours  qui le dominent, avec, gisant à leur pieds, le centre scolaire Albert Camus ? Pendant quelques années, je suis passée au travers de ce grand ensemble pour aller travailler, tournant souvent les yeux vers l'inscription "Longues haies" sur l'une des grandes tours, la tour Mermoz je crois...  Un magnifique projet circassien des Générik Vapeur s'était d'ailleurs pendu entre ces tours... Là, jusqu'aux années 50, s'étendait la rue des Longues haies  (voir aussi ici) dont j'ai découvert l'histoire retracée dans Quand les sirènes se taisent du romancier roubaisien un peu tombé dans l'oubli. Il y raconte un grève du textile à Roubaix en 1931, et l'on croirait lire du Zola avec une touche plus humaniste encore que naturaliste. Car Van der Meersch sait bien sûr décrire les lieux (il est souvent cité pour ses descriptions des courrées nordistes et des usines), les enjeux politiques (il commençait toujours son travail de romancier par un travail journalistique très précis et laborieux, avant de se laisser inspirer par une promenade, une musique, une discussion, qui donnait alors le point de vue et le ton du livre qu'il écrivait assez rapidement*), le contexte historique, les personnages (il faisait des fiches pour la plupart d'entre eux, avec leur description physique, leurs traits de caractère, les événements de leur vie...**), mais surtout il met en scène leurs sentiments au travers d'événements la plupart du temps dramatiques. C'est ce sens de la description du drame -qui nous tire des larmes, comme à la lecture de la mort de Popol, petit garçon de 4 ans à la courte vie tragique, ou de celle du chaton Rikiki écorché vif par deux enfants brutaux- qui fait sa marque d'auteur -qu'on dira moraliste chrétien un peu plus tard. C'est sans doute cette image qui m'a retenue de le lire jusqu'à présent...

Le brave ch'ti
Mais si ce roman est d'une grande humanité, plein de sentiments, il est aussi d'une grande cruauté : il décrit la misère totale de la population ouvrière du nord, un monde pauvre, sans rêve, cruel, brutal... Il s'agit d'une misère matérielle certes, mais surtout d'une misère spirituelle. La plupart de ses personnages ont certainement du coeur, le sens du collectif, mais ils sont rattrapés jusque dans leurs âmes par leur condition misérable ; leurs bons sentiments ou leur humanité peuvent rarement éclater, au contraire, la sagesse  est toujours contrariée ; le personnage de l'instituteur, seul vrai intellectuel du roman, qui meurt de faim et finit par être violent contre celui qui lui a sauvé la vie est éloquent ; ou encore la mort du "patron le plus humain", Jean Denoots, dont le véhicule, assailli par des grévistes, explose. Il meurt brûlé vif. 
Maxence Van der Meersch témoigne d'une pauvreté double : financière et d'éducation; la misère des populations du nord est spirituelle... pas de porte de sortie exceptée l'hébétude d'un travail acharné sur une machine. Nous lisons ici l'antithèse tragique du mythe du "bon gars du nord" remis au goût du jour par Dany Boon ! Encore aujourd'hui les roubaisiens paient des années de paternalisme patronal qui ont englué les populations dans l'ignorance, et la Ville de Roubaix joue aujourd'hui pour contrer ce destin la carte de la culture et de la formation (mais il y a encore du chemin : lire les chiffres de la page 45 de ce pdf disponible sur le site du Centre des Archives du Monde du Travail sur le niveau d'études des roubaisiens).
Même si tout le roman témoigne de l'amour profond de son auteur pour la population nordiste, il décrit  (on reconnait le trait de Hugo dans Les Misérables ou de Zola dans Germinal) aussi sa misère comme un destin... Très peu d'espoir est donné dans ce récit. la fin même est ambiguë : on ne sait si les retrouvailles entre la brave Laure et Jacques, le père de son enfant, sont réelles ou s'il s'agit de la vision d'une amoureuse devenue folle de misère.
Serait-ce cela le mythe du "brave ch'ti" ? Un ignorant qui rêve alors que sa situation est au plus bas ? Le courage renaît sur des plaines de cendres.

Fresque sociale et politique certes...
La rare violence des grévistes affamés et finalement déçus fait jaillir des morceaux sublimes de littérature. Les rapports de force sont exceptionnellement et pourtant simplement décrits, entre les patrons, les ouvriers, les syndicalistes, entre les patrons entre eux (avec le fameux regroupement de la FGT), les français "de souche" et les belges ou les polonais, races qui "acceptent les ouvrages les plus difficiles"... 
Michel David, ex-directeur général Roubaix Ville renouvelée et culture, décortique le roman qui contribue à ce qu'il appelle la "mémoire collective" roubaisienne. Dans cet article, Michel David évoque les sources réelles qui font du roman de Van der Meersch un document en soi, "héroïsant" des personnages réels et dramatisant des événements historiques. Il conclut en rappelant la tendance démocrate-chrétienne de Maxence Van der Meersch.
Mais si le roman est souvent reconnu comme un "document", il ne faudrait pas en oublier la valeur purement romancière, le style dramatique aussi précis qu'efficace : la fiction nous tient en haleine, on lit d'une traite le récit, on pleure, on s'interroge, on vit avec les personnages ! On aurait tort de réduire Maxence Van der Meersch à un chroniqueur nordiste du début du XXème siècle.

... mais aussi roman d'un auteur à re-découvrir
Il faut donc lire Quand les sirènes se taisent, et re-découvrir cet écrivain méconnu malgré son Prix Nobel. Son épouse écrit d'ailleurs que lorsque Maxence Van der Meersch a eu le prix Nobel de Littérature en 1936 pour L'empreinte du Dieu, c'était en réalité pour Quand les sirènes se taisent que le jury le décernait. Mais il faut bien reconnaître que l'auteur est tombé dans l'oubli. On trouve finalement très peu de choses sur lui sur le net, même si une exposition l'a un peu rappelé au bon souvenir des seuls nordistes ; je vous invite à surfer sur les pages qui lui sont consacrées dans l'excellent site de la médiathèque de la ville de Roubaix (quelques problèmes pour télécharger certains documents cependant), où l'on trouve le plus d'informations intéressantes (le site de l'association Van der Meersch comporte aussi quelques éléments). Notamment les réflexions de l'auteur sur sa technique d'écriture, et tous les brouillons de Quand les sirènes se taisent : précieux.
Je conseille aussi vivement la lecture de ce site du CUEEP sur l'évolution du quartier des Longues haies : ici. Passionnant.

* un tapuscrit de sa femme explique brièvement la genèse du roman ici : "un jour, une idée plus violente a dû déclencher ce besoin impérieux d'écrire que mon mari ressentait lorsqu'une oeuvre était mure. Je suppose que cette idée libératrice a été la grève qui a tant fait souffrir la population du Nord et dont nous avons tous gardé le triste souvenir. Et en 6 semaines il a rédigé Quand les sirènes se taisent."

** un petit jeu pour les collégiens qui étudieraient le texte : ici.





vendredi, décembre 14, 2012

Ernest et Célestine

 
Pendant les vacances de Noël, entre deux achats, pensez à emmener vos enfants voir le film d'animation adapté des albums "Ernest et Célestine" ! Et pour ceux qui n'ont pas d'enfant, débrouillez-vous pour emprunter une nièce, accélérer une procédure d'adoption ou draguer les centres de loisirs pour accompagner un groupe ! 
Vous connaissez sans doute les dessins de Gabrielle Vincent* et vous avez sûrement entendu parler de cette amitié improbable entre un gros ours saltimbanque et une petite souris dessinatrice... Ces histoires ont été adaptées grâce au producteur Didier Brunner (Kirikou, Les Triplettes de Belleville... mais je retiens surtout Pic Pic et andré et Panique au village) par Benjamin Renner, avec un scénario de Daniel Pennac (pour en savoir plus lire la critique ici).

D'abord, c'est très beau
Comme en témoigne la bande annonce à voir sur le site dédié. Petite remarque : sur ce site, on trouvera des coloriages (dans l'onglet récréation), qui permettront aux fans de continuer l'aventure après avoir vu le film. Il est aussi possible d'écouter une petite partie de la BO en ligne. Le reste est assez descriptif (entendez : écrit), bref il vaut mieux aller voir le film ! Sur la bande son parfois orchestrale (tubas, vibraphone, piano...), on pourra aussi écouter l'interview du compositeur Vincent Courtois ("la dissonance entre l'individu et la collectivité") sur le site de la Quinzaine des réalisateurs bien fourni.
Le film est tiré des aquarelles de Gabrielle Vincent, l'esthétique est impeccable. Les allusions à ce trait très précis de l'auteur sont même souvent touchantes, lorsque tout à coup le dessin s'anime, ou avec cette autre allusion, lorsque la petite Célestine appose une jolie peinture "forêt" sur le camion volé par Ernest... c'est mignon tout plein, et en même temps si chouette hommage à Gabrielle Vincent -décédée en 2000, elle ne souhaitait pas voir ses albums adaptés au cinéma. Qu'elle soit rassurée, l'enfance et la fraîcheur de ses dessins ne sont pas bafoués.
Le film est très fidèle aux albums, et au travers d'un fil conducteur inventé, inventif et bien construit relie assez bien les différents albums (pour en savoir plus : voici comment l'histoire est née, ici). Le producteur raconte qu'il a voulu répondre à cette question : comment Ernest et Célestine se sont-ils rencontrés ? Les personnalités d'Ernest et Célestine en sont renforcées, et encore plus touchantes. La scène où Ernest, l'ours, fait la manche en chanson est superbe ! Ou encore : le cauchemar de Célestine prisonnière dans une mer de souris qui lui font des reproches... magnifiquement animé. L'ensemble donne un sens nouveau aux albums, plus politique sans doute, en faisant (doucement) des deux personnages sympathiques des marginaux poètes. La revendication, heureusement, n'est pas du tout didactique mais reste dans le ton frais et poétique des albums.

Un remise en question d'un monde conformiste
Le film raconte donc l'amitié entre un ours et une souris. Chacun dans leur monde (les ours en haut, les souris en bas), les deux personnages principaux ont été élevés dans la peur de l'autre. Autrement dit : il est très mal vu, dans le monde conventionnel des ours, de se lier d’amitié avec une souris, et inversement. Les souris font peur aux ours, les ours effraient les souris (la scène du procès est très parlante : il s'agit bien d'une peur atavique, vraisemblablement injustifiée -je ne sais plus quelle critique évoque l'esthétique juive du monde des souris, mais je n'irais pas jusque là !). Pourtant à travers la fable de "la petite souris" (une dent = un sou), les deux mondes dépendent l'un de l'autre... 

Et un éloge de la création
Lorsque Ernest, gros ours marginal (c'est la voix de Lambert Wilson, le résistant gaulois, qui raconte ici comment il a incarné le personnage), clown et musicien, gourmand affamé et voleur, est sauvé de la faim puis de la police par la petite Célestine, une orpheline qui a fui le monde souterrain des rongeurs, il fait un deal avec elle : les deux petits voleurs commettent un nouveau cambriolage (un magasin de dents !) et s'ensuit une belle amitié... Ces deux solitaires vont se soutenir et se réconforter et vivre chez Ernest comme deux artistes incompris mais heureux, gavés de sucreries et d'art...

A voir absolument !
(si vous voulez, j'emmène des groupes !)

*Extrait du dossier de presse du film : 
Gabrielle Vincent - de son vrai nom Monique Martin - est née à Bruxelles le 9 septembre 1929. Elle étudie le dessin et la peinture à l’académie des beaux-arts de Bruxelles, d’où elle sort en 1951 en obtenant le 1er prix avec la plus haute mention. Elle explore ensuite toute la richesse du dessin noir et blanc, et expose pour la première fois ses œuvres en 1960. Elle aborde ensuite la couleur : le lavis, le pastel et la couleur à l’huile. À chacune de ses expositions, les critiques saluent la force, la sobriété et la sensibilité de son art. 
Elle compose également des livres illustrés tels que Un jour un chien, Le désert, Au Palais…
En créant Ernest et Célestine dans les années 80, Gabrielle Vincent offre aux enfants son double talent de dessinatrice et de conteuse. C’est dans le quotidien que s’expriment la vérité humaine, la tendresse, le bonheur de rendre l’autre heureux et de vivre simplement, en laissant parler son cœur et en se moquant gentiment des conventions. 
Ses livres sont alors édités dans le monde entier.
Voici ce qu’elle écrivit un jour à propos de ses albums : «…Les histoires que je dessine sont souvent des histoires vécues ou observées. J’en ai le scénario dans la tête, et lorsque je prends le crayon, puis la plume, tout vient très vite. Je dessine un peu comme une somnambule, comme si ce n’était pas moi. D’où, sans doute, cette façon que j’ai d’être le spectateur de moi-même, de ne pas arriver à me prendre au sérieux. Presque toujours, c’est le premier croquis qui est le bon, j’aime la spontanéité. J’aime beaucoup dessiner pour les enfants, mais mon activité essentielle reste la peinture.» La force, la sobriété et la sensibilité de ses livres lui ont valu une réputation internationale consacrée par de nombreux prix. 
Gabrielle Vincent nous a quittés le 24 septembre 2000.

** Autre extrait du dossier de presse, sur l'adaptation graphique du dessin de Gabrielle Vincent pour l'animation - Benjamin Renner, réalisateur :
"Nous avons fait le pilote en respectant scrupuleusement le design original de Célestine, car c’était notre but. Plus tard, en dessinant le storyboard du film, mon équipe m’a fait constater que petit à petit, j’avais changé le design de Célestine. Son museau avait progressivement rétréci, sans que je ne m’en rende compte. Je m’étais approprié le personnage sans le vouloir. En y réfléchissant, je me suis dit que c’était assez proche de la démarche de Daniel Pennac, qui avait choisi de ne reprendre aucune histoire des albums, et de créer un récit totalement original, tout en respectant l’esprit de Gabrielle Vincent. Le monde dans lequel se déroule l’action du film est un peu sombre et cynique, à l’opposé du «cocon» imaginé par Gabrielle Vincent, parce que c’est ainsi que l’on peut découvrir comment Ernest et Célestine réussissent ensemble à changer l’ordre des choses, et créent un nouvel univers qui est celui de l’œuvre originale. C’est par ce biais que Daniel Pennac a pu s’investir dans ce projet. Nous avons choisi de procéder de la même manière en ne reproduisant pas exactement Ernest et Célestine tels qu’ils sont dans les livres. Nos personnages sont ceux du film écrit par Daniel Pennac, qui vont finalement se retrouver dans l’univers de Gabrielle Vincent. Et le film se conclut dans cette logique, puisque les deux personnages «inventent» alors Gabrielle Vincent, et les dessins des aventures d’Ernest et Célestine. Mais il fallait sortir du mimétisme pour bien adapter le graphisme au cinéma, et lui rendre hommage."

mercredi, décembre 05, 2012

1Q84 de Murakami

Honte à moi, j'ai découvert il y a peu Haruki Murakami... J'avais des réticences à lire cet auteur que je confondais avec l'autre Murakami, dont j'avais lu Les bébés de la consigne automatique, et aussi parce que le résumé des 4èmes de couverture de ses romans m'avait paru plate comme disent les québécois. Des intrigues abracadabrantesques qui font penser au pitch d'une série française (machin aime truc qui le rejette parce qu'il est fou amoureux de bidule), sur fond de fantastique (la lune brille derrière le soleil, un corbeau vient frapper à sa fenêtre et un chat parle), le tout agrémenté de commentaires dithyrambiques de la presse... voilà qui ne présageait rien de bon. 

Oui mais voilà.
A force d'être interpellée par des amis sur cet auteur, j'ai fini par accepter de lire La Course au mouton sauvage, et j'ai été tellement impressionnée par ce texte, que j'ai tout de suite lu Kafka sur le rivage... Voyant 1Q84 sortir en poche (enfin les deux premiers tomes marketing oblige), j'ai foncé.

O rage, ô déception !
Si le premier tome m'a suffisamment tenue en haleine pour que j'achète le deuxième, j'ai trouvé insupportables les redites qui font reculer l'intrigue... Pourquoi un tel verbiage et en plus si mal traduit par Hélène Morita ? Nous ne sortions pas de la quatrième de couverture cette fois-ci ! Et de rappeler à chaque chapitre le physique de Tengo, d'Aomamé, ce qu'ils font dans la vie, comment ils boivent leur chocolat chaud... Sinistre.  Les scènes de sexe ou les descriptions en devenaient risibles là où au début je me sentais bien dans un érotisme à la japonaise (oui Aomamé n'aime pas ses seins mais qu'est-ce qu'on s'en fiche ! A la fin elle est enceinte donc ils sont gros et elle finit par les aimer, c'est mignon, mais fallait-il le répéter dix fois par chapitre ?!). Et j'en passe. 

Ou quand la poésie devient didactique... 
J'aurais lâché si l'un de ces amis toujours ne m'avait encouragée : "si si la fin du 2 est bien et ça repart au 3". J'ai donc fini le tome 2, et acheté le 3 (sort en poche seulement en février, tant pis j'ai payé 23 euros chez Belfond, je me suis faite arnaquée, d'accord). C'est vrai que la fin du 2 est mieux, le début du 3 aussi, mais c'est un bref répit et les problèmes de traduction et d'écriture perdurent : que de répétitions !!! A chaque chapitre Murakami rappelle l'enfance d'Aomamé, les réflexions de Tengo qui au début intriguent, mais à force ne parviennent plus à dissimuler leur naïveté (que l'auteur semble assumer petit à petit puisqu'il dénigre quelque peu son personnage dans ses descriptions : "je ne sers à rien dans l'intrigue" semble-t-il avouer, "je n'ai rien fait pour t'aider, c'est toi qui as tout fait" dit-il à Aomamé : quel niais !!!). Bref, le roman tape carrément sur le système.  Un seul tome aurait suffi à cette intrigue romantico-mystique.

J'irais même jusqu'à dire qu'il prouve le contraire de ce qu'il veut démontrer. On aime les sectaires parce qu'ils mettent du suspense.
J'ai fait une petite sélection des critiques, qui sont globalement assez favorables, voire partiales : France TV ou les Inrocks vous aideront à comprendre le pitch que je n'ai pas le courage de rappeler car il tient sur un ticket de métro ou une 4 de couv'. Les critiques frisent la mystification totale de leurs lecteurs en évoquant une "réécriture visionnaire de 1984 de Georges Orwell": alors là non, on en est vraiment loin, la vision politique de 1Q84 est celle d'un enfant de 6ème (je n'ai rien contre les enfants de 6ème, hein). Les descriptions de la secte par exemple, sont un amalgame des critères obligés que doit comporter une secte : monde replié sur soi (forcément), viols de petites filles et crimes. Mais ils sont si littéraires, si fantastiques (les Little people n'ont rien d'un big brother: c'est un souffle poétique qui sort de la bouche des petites filles) que le lecteur assiste passivement au roman comme il le ferait d'une série télévisée bourrée de clichés. Bref, on ne quitte jamais le ton de la fiction, ce qui, vous me direz, est aussi la trame de ce roman dans le roman, mais alors là, je n'en dirais rien car depuis Pirandello... 

La portée philosophique est édulcorée par les amours d'enfance culcul d'Aomamé et de Tengo (à l'âge de 10 ans, dans la classe, ils se sont donnés la main devant la lune : ouah -c'est d'une misère !!!) (et la référence musicale à Janacek est d'un gonflant ! on dirait qu'il a copié-collé la définition wikipédia de ce compositeur inconnu, et qu'il la recolle chaque fois qu'il l'évoque - alors c'est sûr, c'est bien, l'ensemble fait les 1500 pages, ça se vend bien), et j'irai jusqu'à dire que le côté mystique de toute cette histoire ne CONTREDIT par il l'EXULTE car le lecteur est embourbé dans des descriptions tellement plates des héros qu'il en préfère les viols et les crimes des sectaires qui boostent le roman ! C'est dire si la démonstration est loin de celle d'Orwell...


La poésie et le décalage que j'avais tant aimés dans les deux autres romans que j'ai lus de Murakami, répétés tout au long du roman sont tout simplement fatiguants, mielleux, énervants! Je suis tout à fait à l'opposé de cette critique de Télérama.



Le mielleux arrive encore à grand pas avec la grossesse virginale d'Aomamé, la rencontre sous la lune : c'est vraiment le pompon. Bref, j'approuve la critique de Chronicart.


Le partage, quand même.
Mais alors, pourquoi ai-je lu les trois tomes ?!! Pourquoi ai-je acheté La Fin des temps ? Sans doute parce que Murakami a le don du suspense, et même si son roman part dans le n'importe quoi, on lui fait confiance pour trouver une belle fin, et si on a le bonheur d'avoir un peu de temps devant soi comme moi en ce moment, on n'est pas trop inquiet d'en perdre (piètre défense certes)... 
Je finirai donc cet article sur une note positive, en vous invitant à aller surfer sur le site de l'illustre ICI. En plus des traditionnels résumés, critiques, possibilités d'achat, nous y trouvons surtout la bande son des chefs-d'oeuvre de Murakami, le design des meilleurs pochettes (Murakami est souvent bien servi par ses éditeurs, ses livres sont un plaisir pour les yeux comme en témoigne la dernière édition collector de La Fin des temps), et les commentaires classés des fans, une rubrique sympathique : la scène que vous avez préféré dans tel roman, comment vous avez découvert Murakami, vos personnages préférés... J'ai passé pas mal de temps sur ces jolis témoignages de lecteurs, une façon de célébrer sans didactisme ce "partage" qu'évoque à sa manière la (somme toute) fin de 1Q84, avec les retrouvailles des amoureux... où l'on a la preuve que ce sont souvent les amis qui vous font découvrir les bons auteurs... et donc merci à ceux que j'évoquais dans le paragraphe 2... voilà, sans rancune donc !



dimanche, novembre 27, 2011

Los hijos se han dormido


Leçon n°1 pour être un bon spectateur :
Pour parler d'un spectacle où l'on a un peu dormi, 
faire un sort à la scène entrevue au début et à la fin. 

Hier soir, Veronese adapte La Mouette au Théâtre du Nord dans le cadre du Next festival.

Les spectateurs entrent dans la salle alors que les acteurs sont sur scène et discutent sans les voir, ils la jouent "quatrième mur". Sur un canapé, un gros bonhomme dort paisiblement. Ting ting, la pièce commence, les acteurs nous parlent, d'ailleurs, oublié le quatrième mur, la mouette s'adresse directement à nous et elle est vite reprise par son amant "ne t'adresse pas au public ainsi". Ils la jouent "je te mets en scène devant le public, je montre les ficelles héhé c'est du théâtre alors que tout à l'heure pas". Pirandello mi amor.

Et puis le gros bonhomme dort toujours, c'est l'oncle. Narcoleptique. On lui parle, un drame se joue même sous ses yeux (sa soeur revient avec son mec écrivain et humilie son fils, donc le neveu, publiquement -nous sommes toujours là, assistant au désastre- la copine du neveu se fait draguer par le beau père et finit par s'enfuir avec lui parce qu'il lui dit qu'elle est un joli petit oiseau braillard et aimant les cadavres -une mouette- du coup le neveu fait une TS, se rate, voit tout le monde partir, revenir deux ans après, son ex devenue folle-dingue après avoir été larguée et perdu son bébé et découvert qu'elle ne savait pas jouer au théâtre et que ça allait être dur d'être sur le devant de la scène ailleurs qu'en province et pour des cachets d'intermittente du spectacle ayant du mal à trouver ses heures, le neveu se réconcilie quand même avec sa mère, puis avec le beau-père mais tout ça finit super mal car il se suicide pour de vrai) et l'oncle dort toujours.

Et il dort royalement bien.
Moi aussi d'ailleurs à un moment je pique un petit somme: c'est la fin de la semaine, et j'ai un mal fou à rester éveillée au théâtre en ce moment.

Du coup, je m'interroge : Veronese, lecteur de la Mouette qui en plus du thème la joue vachement théâtre dans le théâtre ( le théâtre quand il parle de lui-même, de Shakespeare à La Mouette,  plait beaucoup aux metteurs en scène et encore plus aux acteurs qui se trouvent intelligents car ils comprennent mieux que n'importe qui le double sens du truc et encore plus aux actrices car elles n'ont pas souvent de beaux rôles à jouer et ce genre de pièce leur donne en plus un air intelligent), Veronese l'argentin qui nous montre la fabrique du théâtre signifie-t-il au spectateur son propre rôle à travers ce personnage ensommeillé et dont la surcharge pondérale renvoie à un trop consommé ? L'oncle endormi et obèse nous signale-t-il que nous dormons alors qu'un drame se joue ? Cela est-il censé nous réveiller, nous indigner ?! Endormi, le spectateur est-il malade ou bienheureux ? Nous ne sommes pas loin d'une certaine analyse politique contemporaine (ce qui redonnerait par la négative un sens au théâtre) (mais là je vais trop loin).

Toute la folie des argentins s'exprime soudainement : dire le théâtre pour l'abolir ; montrer les ficelles comme des tic-tac d'un réveil qui nous plonge dans le sommeil éternel ; parler pour endormir ; faire du théâtre pour désengager.

Non.
Ca ne doit pas être ça qu'il a voulu dire.
J'ai mal compris.

Los espectatores se han dormido...

mardi, mai 25, 2010

Il n’y a rien au-dessus du pouvoir de la pensée

« Ce qu’on n’a jamais vu, ce dont on n’a jamais entendu parler, on peut pourtant le concevoir; et il n’y a rien au-dessus du pouvoir de la pensée, sauf ce qui implique une absolue contradiction. Mais, bien que notre pensée semble posséder cette liberté, nous trouverons, à l’examiner de plus près, qu’elle est réellement resserrée en de très étroites limites et que tout ce pouvoir créateur de l’esprit ne monte à rien de plus qu’à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. Quand nous pensons à une montagne d’or, nous joignons seulement deux idées compatibles, or et montagne, que nous connaissions auparavant. Nous pouvons concevoir un cheval vertueux; car le sentiment que nous avons de nous-mêmes nous permet de concevoir la vertu; et nous pouvons unir celle-ci à la figure et à la forme d’un cheval, animal qui nous est familier. Bref, tous les matériaux de la pensée sont tirés de nos sens, externes ou internes ; c’est seulement leur mélange et leur composition qui dépendent de l’esprit et de la volonté. Ou, pour m’exprimer en langage philosophique, toutes nos idées ou perceptions plus faibles sont des copies de nos impressions, ou perceptions plus vives. »

David Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), section II, trad. A. Leroy, Éd. Aubier-Montaigne, 1969, pp. 54-56.